IGH et Sécurité incendie : le monde de la construction est-il à la hauteur des défis à relever ?

13 octobre 2016

Le Professeur José Torero*, invité de la Soirée du Cerib du 6 octobre,  questionne les acteurs de la construction sur les défis en matière de Sécurité Incendie applicable aux immeubles de grande hauteur (IGH). Dans un contexte de croissance exponentielle des projets d’IGH, il souligne l’importance pour les évolutions constructives de ne pas aller à l’encontre des stratégies de sécurité incendie éprouvées. Il développe son propos sur les enveloppes continues en façade et l’utilisation de matériaux structurels combustibles.

Alors que les Appels à manifestation d’intérêt et les projets d’immeubles de grande hauteur s’intensifient dans de nombreux pays, le Cerib a invité le Professeur José Torero à partager sa vision des défis qui doivent être relevés pour assurer la sécurité des personnes dans ces bâtiments en cas d’incendie. En effet, les statistiques montrent que, partout dans le monde, les incendies graves d’IGH se multiplient, alors que le nombre d’IGH se développe  avec des hauteurs toujours plus élevées (60 étages et plus).

Le Professeur Torero est bien convaincu « qu’il n’existe pas de bon ou de mauvais matériau au regard de la sécurité incendie, mais qu’il y a bien une bonne ou une mauvaise approche de conception ».

 

Qu’est-ce qu’un IGH du point de vue de la sécurité incendie ? Quelle stratégie appliquer ?

Il faut d’abord pouvoir détecter l’incendie et sa localisation précise, pour pouvoir transmettre aux usagers du bâtiment les informations nécessaires à leur déplacement en sécurité pour sortir du bâtiment. Et ceci constitue déjà un point critique des IGH : comment s’assurer de pouvoir faire sortir les gens assez vite (on estime à environ 1 minute par étage le temps d’évacuation nécessaire, soit 1 heure pour un immeuble de 60 étages).

Cette stratégie ne peut s’appliquer que par la création de zones de sécurité, les escaliers dans les IGH, compartimentés pour éviter l’introduction de fumées. Pour éviter la propagation verticale du feu, il est essentiel que le feu soit circonscrit au compartiment incendié. Intégrité structurelle et schéma d’évacuation protégé constituent donc le cœur du dispositif de sécurité incendie, et dépendent d’un incendie limité à un étage. Dès que le feu se propage à plusieurs étages, ces deux éléments fondamentaux de la sécurité incendie peuvent être perdus.

 

Quel impact sur la sécurité incendie pour les « nouveaux » IGH : enveloppes continues et matériaux combustibles?

Le Professeur Torero est catégorique : « nos approches traditionnelles de caractérisation de la performance au feu et les systèmes normatifs liés ne sont pas pertinents pour considérer les risques inhérents à ces défis que sont les enveloppes continues et les matériaux structurels combustibles ».

Rappelant les récents incendies des tours de Dubaï ou de Pékin, il met en avant la problématique des enveloppes continues de façades. Les déformations relatives entre façade et plancher lors de l’incendie peuvent créer des conditions favorables aux passages de flammes, remettant en cause l’étanchéité du compartiment, et contribuant à la propagation verticale du feu.

Si, dans cette approche d’enveloppe continue, seule la résistance au feu est considérée, et pas le déplacement relatif des éléments, le problème de la sécurité incendie n’est pas abordé correctement.

Concernant les matériaux structurels utilisés pour la réalisation des IGH, le Professeur Torero rappelle que les processus de combustion du bois sont connus scientifiquement depuis longtemps. Et l’une des caractéristiques premières du bois, sa capacité d’auto-extinction, doit être pleinement utilisée. En effet, en l’absence de flux de chaleur, la combustion du bois s’éteint naturellement.

Le bois est donc utilisable en IGH si, et seulement si, on peut assurer de l’auto-extinction en cas d’incendie. Si cette dimension n’est pas respectée, on va à l’encontre des principes mêmes de la caractérisation de la résistance au feu, fondée sur une courbe de montée en température représentative du pire scénario d’incendie et permettant d’assurer une stabilité au feu jusqu’à une consommation complète du potentiel calorifique du local.

Le professeur Torero poursuit :  « L’auto-extinction ne pourra d’ailleurs pas être garantie si on ne s’assure pas de la non-délamination des CLT (bois lamellé croisé) en cas d’incendie ». En effet, les colles utilisées se dégradant à faibles températures, les éléments se délaminent et tombent dans les flammes, contribuant ainsi à alimenter l’incendie.

 

En conclusion

  • Pour les enveloppes continues, il convient de considérer résistance au feu et déplacement relatifs des éléments.
  • On peut atteindre un niveau adéquat de sécurité incendie dans les immeubles de grande hauteur en bois.
  • Le bois peut même être exposé au feu…
  • … mais l’auto extinction doit être garantie.
  • Pour aboutir à l’auto-extinction il faut prévenir la délamination.
  • Est-on aujourd’hui à la hauteur du défi ?

 

* Le  Professeur José Torero est Membre de l’Académie Royale d’Ingénierie & de l’Académie des Sciences Britannique, du BRE (Centre de Recherche du Bâtiment, Royaume-Uni), du Comité scientifique d’investigation du World Trade Center.

Anciennement chargé de recherche au Centre National français de la Recherche Scientifique et Professeur d’Ingénierie de la Sécurité Incendie à l’Université d’Édimbourg, il est aujourd’hui professeur à l’université de Queensland en Australie.

 

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